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Tornade à Tarnos

Fait d'hiver à Tarnos : 16 janvier 1981.

Une véritable tornade s’est abattue sur Tarnos.

Tarnos, gentille petite ville où il fait bon vivre, a vu sa tranquillité vaciller dans la nuit du 9 au 10 janvier.

En effet, le garde-pêche de Tarnos a repêché hier matin, dans un méandre de l’Adour, la rivière qui passe en contrebas du « laboratoire aux étoiles », le corps d'Odile Martin, 34 ans, célèbre astronome, lâchement assassinée dans le dos à hauteur du cœur.

Aussitôt le Commissaire Gustave Chantoiseau, a été diligenté pour mener l’enquête et faire toute la lumière sur cette sombre histoire.

Aucune arme n'a été retrouvée, toutefois, l'hypothèse de l'utilisation d'une pioche est évoquée, suivant les constatations du légiste. Cela n'est pas sans rappeler la série de meurtres de 5 jeunes filles perpétrés il y a 11 ans sur les berges de la même rivière.

 

Gustave Chantoiseau se mouchant violemment et bruyamment tout en ronchonnant.

-Saleté de grippe. 15 jours qu'elle me tient, tout cela à cause de ce maudit temps détraqué : une semaine glaciale sous le verglas ! Encore heureux que je ne me sois pas cassé une jambe ! Avec plus de 39 de fièvre, je ferais mieux de rester couché ! Pourquoi faut-il qu’Odile Martin se fasse assassiner pile maintenant ! Choisissent toujours mal leur moment, les gens !

Bon récapitulons. Le légiste dit : pas de viol. Pas de vol non plus. Je peux donc éliminer d'ores et déjà le crime crapuleux et le mari jaloux et ainsi privilégier la thèse du règlement de compte. Ça se tire la bourre dans ces milieux là. C’est à celui qui découvrira l’étoile la plus spectaculaire. On avance, on avance ! Dit-il en se frottant les mains. -Je vais pouvoir vite retourner sous la couette.

Peut-être pas si vite que cela. En effet, aucun indice autour du corps, rien, que dalle, nada! Pas même une épingle à cheveux ! Voilà qui ne simplifie pas la tâche !

Mais comme il faut bien commencer quelque part, Gustave Chantoiseau décide de rencontrer le commissaire qui s'était occupé de l'enquête sur les meurtres en série, sans succès, il y a 11 ans. Peut- être que l’assassin a recommencé ? Ou bien s’agit-il d’un copycat ?

 

Alfred Pluchon

-Depuis que je suis à la retraite, je ne pense plus à cette histoire, vieille de tant d'années. J'en ai trop cauchemardé à l'époque. J’ai même fait une dépression. Et je ne sais toujours pas si j’en suis remis aujourd’hui. Rien que son évocation me mets les poils au garde-à-vous et me donne l’envie de gerber.

Que dire que vous ne sachiez déjà? Les victimes étaient transpercées dans le dos par une pioche, sur les rives de l’Adour. Toutes étaient des anciennes de la DASS, comme votre macchabée d'aujourd'hui.

J'ai toujours pensé qu'il s'agissait d'une personne connue des jeunes femmes car on aurait dit qu'elle savait où, quand et comment frapper. Cependant l’enquête de proximité n’a jamais rien révélé. Pas un seul quidam à suspecter !

Plusieurs fois j'ai cru tenir une piste, un minuscule indice. À peine avais-je émis une hypothèse que déjà toute ma théorie tombait à l'eau... pardonnez le mauvais jeu de mot.

Non croyez-moi, vous n'arriverez pas à débusquer le coupable, c'est un sadique qui n'a aucune autre motivation que de tuer, qui se délecte dans l'acte pour l'acte et rien d'autre. Ce genre de fous ponctuels, sans aucun signe distinctif, qui, parce qu'il souffre et pour se venger d'un mot de trop ou d'un regard, s'adonnent à la tuerie de jeunes femmes sans défense. Avec juste comme logique, la DASS. Un peu maigre comme paramètre, vous en conviendrez.

Je vous le dis. Ce peut être n'importe qui, vous, moi... vraiment n'importe qui... Ces meurtres resteront ad vitam æternam irrésolus. Je partirai dans la tombe avec un vieux goût d’inachevé au coin des lèvres.

 

Chamallow, le chat errant du « laboratoire aux étoiles »

-Ce qu'oublie de préciser Alfred Pluchon à notre commissaire, c'est que depuis cette sombre histoire, du fait de sa très longue dépression, il a tenté par trois fois d'assassiner ses infirmières dans le dos, à hauteur du cœur, avec sa pipe.

Comme quoi, personne n'est parfait !

 

Gustave Chantoiseau

Je ne suis pas plus avancé. Non franchement, il n'y a rien à tirer de ce vieux bonhomme là, plein de tics, de contractions nerveuses et la pipe coincée aux coins des lèvres. Allons plutôt voir les collègues de travail de l’astronome.

 

Claude

Une jeune femme, la trentaine, belle plante, soignée, blonde, les cheveux aux épaules, assise ou plutôt effondrée dans un fauteuil, le mouchoir à la main, la larme perlant sous ses longs cils bruns, se laissant réconforter par un collègue à la mine déconfite.

-Pas Madame, Mademoiselle, je ne suis pas mariée. Et je crois que je ne le serai jamais.

Odile et moi nous sommes rencontrées voici quatre ans, alors que nous visitions chacune dans un groupe de travail, l'observatoire astronomique de Mauna Kea à Hawaii. Très vite nous avons sympathisé et comme, à l'époque, je n'avais pas encore de poste définitif, elle m'a obtenue une place ici, à Tarnos. Je m'entendais très bien avec elle. Nous faisions beaucoup de sorties ensemble, au cinéma, au restaurant... J'aimais sa compagnie. Elle me faisait du bien.

Elle avait le chic pour trouver le détail qui mettait les gens en valeur, pour s'habiller, par exemple, sans faute de goût. Elle parachevait ses toilettes par une note de parfum, sans trop, qui cependant, planait encore longtemps après elle. Elle était merveilleuse.

Elle ne rechignait jamais à faire les nuits seules comme celle du 9 au 10 janvier où j'ai veillé Maman, malade. Ma mère craignait de ne pas se réveiller si je quittais son chevet. Il en est ainsi depuis la disparition accidentelle de mon Père, il y a 18 ans.

Mon Dieu, si seulement j'avais été auprès d'Odile la nuit du meurtre, rien ne serait arrivé. Je m’en veux tellement.

 

Chamallow

-Tu aimais vraiment Odile autant que tu le dis ? J'avais pourtant l'impression d'une rivalité entre toi et elle pour le beau Paul ? Je me trompe ?

 

Paul, l'idole d'Odile

Environ 1m85, le regard de circonstance, un épais chandail rouge aux armoiries de sa famille sur un pantalon « prince de Galles » à dominante beige, des chaussettes Burlington et un irritant raclement de gorge avant chaque début de phrase, le tout sur fond d'ordinateur de quatrième génération, de murs gris et de piles de listings dégoulinant jusqu'au sol.

-À mon arrivée, je crois que j'ai tout de suite plu à Odile. Du moins c'est ce qu'elle m'avait fait comprendre par des œillades appliquées et des sourires non dissimulés. Depuis une soirée dans ma famille où je l'avais invitée il y a six mois, elle parlait de moi comme de son idole et racontait à qui voulait l’entendre qu’elle était ma plus grande « fan ». Tout simplement parce qu'avant que l'on ne se quitte, j'avais pris ma guitare pour lui fredonner une petite romance. Je suis plutôt bon chanteur. Vous voulez un échantillon ?

Gustave Chantoiseau déclina poliment d’un geste de main.

-Nous sommes devenus amants peu de temps après, en dépit des protestations de ma famille qui estimait qu'elle faisait tâche dans notre milieu. Pensez, une orpheline ! Pour eux, il y avait mésalliance.

La nuit du 9 au 10 janvier, j'étais chez moi. J'ai d'ailleurs reçu un appel téléphonique d'un ami et collègue du Pic du Midi, où j'étais en poste avant, qui avait des états d'âmes qu'il désirait me confier.

La communication m'a entraîné loin dans le milieu de la nuit.

À cause de cela, je n'étais pas très frais le lendemain matin ainsi que l'a remarqué la serveuse de la cafétéria.

Mon seul crime, Monsieur l’Inspecteur, a été d'aimer cette femme d'un autre monde.

 

Chamallow

-Réponds franchement Paul, n'as-tu pas commencé à courtiser Odile le jour où elle a reçu les honneurs des mains même d'Hubert Reeves, pour la création du « laboratoire aux étoiles » ?

Qui va maintenant en prendre la direction ?

 

Gustave Chantoiseau

Se balançant d'avant en arrière dans son fauteuil de simili cuir brun devant son bureau en bois sombre aux pieds massifs et travaillés, sur un tapis Persan rouge cramoisi, des myriades de livres empilés en vrac sur des étagères creusées dans les murs.

-Résumons. Claude a passé une partie de la nuit du 9 au 10 janvier au chevet de sa mère.

Je ne sais pas pourquoi, mais je ne me sens pas à l'aise avec elle. Quelque chose me gêne et je ne sais pas quoi.

Paul a conversé jusqu'à une heure avancée de la même nuit avec un ami du Pic du Midi. Marrant comme ils ont tous un alibi. Comme s’ils s’attendaient à en avoir besoin ! À vérifier ! Allons faire un tour chez Odile, peut-être y glanerai-je quelques informations intéressantes.

 

L'odyssée d'Odile

Une ancienne petite maison à colombages munie d'un toit à trois pans en « queue de palombe», retapée avec soin. Un intérieur tout au ras du sol, à la japonaise, tranchant avec son aspect extérieur. Rien de superflu. Pas le moindre désordre.

-Elle avait un goût bien à elle la Miss. Elle perdait vraiment son temps avec ce Paul qui se prend pour quelqu'un parce qu'il a une famille à pognon derrière.

Tient d'ailleurs voici les lettres du prétendant en question. Pas très doué pour la prose notre ami mais très intéressé par le « laboratoire aux étoiles » de notre chère Odile. Pourquoi ne m'en a-t-il pas parlé ?

D'autres lettres avec un ruban rouge... et qui n'émanent pas de Paul mais d’un certain François. Qui donc est ce François ? Un ancien amant, si j'en juge par le contenu de cette missive. Apparemment elle l'aurait planté au beau milieu du mariage il y a 13 mois.. Une bonne raison pour lui en vouloir à la Miss, d'autant que même en ayant refait sa vie, il lui propose de l'entretenir.

Moi, si j'étais la femme de ce monsieur et que je tombe sur une de ces lettres, je crois bien que j'aurais toutes les bonnes raisons pour commettre un meurtre.

A voir toutes les photos de ce tiroir, d'hommes qui l'enlacent dans des positions acrobatiques, notre Odile faisait de sa vie une odyssée mouvementée et riche en sexe masculin.

Retour à l’hypothèse de l’amant jaloux. J'emporte tout cela, on ne sait jamais. Et deux suspects de plus à étudier !

Une bonne nuit par là-dessus accompagnée d'un grog très chaud pour interroger les deux nouveaux venus dès demain matin, cela me paraît un bon plan.

 

François croque Odile

Celui-ci paraît plus dans son genre à la môme Odile : pas du tout guindé, le cheveu d’artiste en broussailles, l’air nonchalant devant quelques toiles de son cru. Un peintre à priori.

-Oui Monsieur le Commissaire, mes œuvres me font vivre et même très largement comme vous pouvez le voir.

En effet, maison tout juste construite en pierres de pays et poutres authentiques, canapés de lin blanc autour d'une vaste cheminée, tapis d'orient avec pedigree et tutti quanti.

-Ma femme est parfaitement au courant qu'Odile et moi continuions à nous voir après notre rupture. Elle sait que j'adorais croquer Odile nue, elle avait de telles courbes... Elle n'en ressentait nulle jalousie car entre Odile et moi, c'était une histoire définitivement terminée.

Pour cette lettre où je lui propose de l'entretenir, une dernière petite réminiscence d'amour qui traînait par-là, au coin du cœur. Rien de plus. Mais elle a refusé. Et finalement cela m’a soulagé.

La nuit du 9 au 10 janvier, j'étais chez moi, les voisins peuvent vous le confirmer et ma femme était au célèbre défilé de mode de « L'Empire State Building ».

Laure, ma femme, ne sera là que ce soir, tard. N'hésitez pas à revenir pour la voir, elle vaut le détour.

 

Gustave Chantoiseau, vidant sa boîte aux lettres
-Mais je rêve ! Ce Paul m'offre carrément sa femme comme on vend un séjour paradisiaque dans

une île enchanteresse. Complètement maboul ce peintre.

Qu'y a-t-il d'intéressant au courrier ? Le relevé des numéros de téléphone qui ont appelé notre cher Paul la fameuse nuit du 9 au 10 janvier.

Il a menti ! J'en étais sûr. Son ami du Pic du Midi lui a bel et bien téléphoné mais pas aussi longtemps qu'il le dit et, de plus, Paul n'était pas chez lui. Il avait effectué le transfert d'appel sur son portable ! Enfin une vraie piste.

*****

Pendant ce temps, Alfred Pluchon, terrorisé à l'idée de refaire une dépression et de retrouver son instinct de meurtre à la pipe, suite à ce nouveau crime, s'enferme dans son grenier et y met le feu.

Paix à ses cendres !

 

Paul

-Je n'aurais pas dû vous mentir, ni vous cacher la responsabilité d'Odile dans la création du « laboratoire aux étoiles». J'ai conscience que cela fait de moi le coupable idéal. Je vais tout vous expliquer mais promettez-moi de ne rien dire à mes Parents, je serais la honte de la famille qui me montrerait du doigt.

Voilà, en réalité, je suis homosexuel et régulièrement je fréquente un club « gay ». Dans mon milieu, cela ne peut pas être. C'est pourquoi j'avais entrepris cette aventure avec Odile. Pour donner le change chez moi. Sacrifié pour sacrifié, autant que j'y trouve mon compte. C'est pourquoi j'ai opté pour Odile et son « laboratoire aux étoiles ». Au moins, le nez dans les cieux, je pouvais rêver. Même si cela me donne encore plus de motifs pour me débarrasser d'Odile, je vous jure que je ne l'ai pas tuée. Reprendre la direction ne m'intéresse pas. Cette nuit là, j'étais au club avec Michel le patron où je me suis singularisé dans un strip-tease façon "pédale douce" dont je vous passe les détails, tellement j'avais bu, troublé par les supplications de mon ex-ami pour que je revienne.

 

Gustave Chantoiseau

-Et bien voilà ! Disparu le suspect idéal. Zut ! C’est bien ma veine ! Pourtant tout concordait. Bon, et bien, je ne suis pas couché ! Passons à Laure, puis j'irai rendre une petite visite à Maman Claude.

 

Laure

-Monsieur le Commissaire, vous ne m'apprenez rien. Mais moi, je vais vous mettre au parfum, comme l'on dit dans votre milieu.

Ce que je vais vous révéler, François, mon mari, n'imagine même pas que je le sais.

En réalité, François ne voyait que très peu Odile, depuis leur séparation. Il tenait à ce que je crois qu'il la croquait encore de temps à autres, uniquement pour me cacher la façon dont il gagnait l'argent de notre foyer : il fait le gigolo. Cela ne me dérange nullement, j'ai d'énormes besoins d'argent pour toutes mes toilettes. Faut savoir ce que l’on veut dans la vie. Et moi, je le sais, affirma-t-elle en envoyant des œillades au commissaire, qui respira profondément pour garder l’esprit clair.

La nuit du 9 au 10 janvier, François s'envoyait en l'air, ici, avec Anne de la Courtenbraie. Elle vous le confirmera, je viens de la voir. Si toutefois vous acceptez de ne pas mettre son mari au courant.

Pour ma part, voici mon billet d'avion et mon passeport dûment tamponné. Comme vous pouvez le voir, Commissaire, vos suspects s'évanouissent.

 

Maman de Claude

Une vieille, toute fripée, l'air renfrogné dans son châle usé et puant l'urine, les doigts tordus, le nez pointu, jouant du dentier dans son fauteuil roulant.

-Ma fille est responsable de la mort de mon pauvre mari : à 11 ans, parce que mon André n'avait pas voulu qu'elle se maquille, Claude ne l'a pas embrassé comme d'habitude. Ça a dû le tracasser mon André. Et paf ! Du coup, il s'est fait écraser en traversant la route.

Pour la punir, je l'oblige à passer ses nuits à mon chevet jusqu'à ce que je m'endorme.

Une fois seulement, elle est partie 10 jours. Lorsqu'elle est revenue, elle nous a fait déménager, les cendres de son père et moi, ici, à Tarnos.

Je suis sûre qu'elle a tué sa collègue, elle m'en parlait tout le temps de cette femme. Elle était obsédée par elle. À croire qu'elle en était amoureuse !

Montez dans sa chambre Commissaire, je suis certaine que vous y trouverez ce que vous cherchez.

Qu'y a-t-il à voir dans ce désordre d'affaires de femme ? des bas, des porte-jarretelles, des souliers, des sous vêtements, rien d'accusateur.

Pas plus dans la salle de bain, du rouge à lèvres, un séchoir à cheveux, du maquillage et...

 

Gustave Chantoiseau et Claude

-Claude, je suis allé dans votre salle de bain : la lunette des WC était relevée. Vous n'êtes pas une

femme, n'est-ce pas ?

-Je ne sais plus ce que je suis. Ma mère voulait une fille. Depuis ma naissance, elle m'habille en robes, dit Claude en sanglotant.

-C'est pour cela que vous avez tué Odile, parce que vous n'aviez pas le droit de l'aimer ainsi ?

-Je l'aimais, c’est vrai. Elle était à moi et surtout pas à ce Paul qui ne briguait que le « laboratoire aux étoiles » !

J'étais sa meilleure amie, son unique Amour. Comment vais-je faire pour vivre sans elle ?

Dans un moment de folle détresse, Claude se rue par la fenêtre et se rompt le cou.

-Ah c’est malin, râle Gustave Chantoiseau. Mes suspects s’évanouissent les uns après les autres ! Et comment je fais pour la boucler, moi, cette affaire ?

 

Chamallow

-Bravo Commissaire. Elle tourne un peu court votre enquête. Plus aucun vrai suspect ! Comment allez-vous faire ? Vous n’allez quand-même pas suivre la voie d’Alfred Pluchon ?

Mais que s’est-il donc vraiment passé cette nuit-là ?

Voici ma version, à moi, chat errant, miaulant, seul témoin de la vérité à laquelle j'assistais, impuissant, hébété, abasourdi. Cette vérité que jamais vous ne saurez parce que vous ne parlez pas le chat. Cela fera une mort non résolue de plus, que vous accréditerez certainement au tueur en série des 5 jeunes filles d’il y a 11 ans. Parce que vous en êtes certain, il s’agissait d’un tueur en série.

Allez, je vous raconte.

Souvenez-vous, la vague de froid, début janvier. Tout avait verglacé. Partout, ce n’était que glaçons et patinoires. Odile, épuisée de sa nuit, désireuse de rentrer fissa chez elle, tira violemment sur la porte de l'observatoire qui résistait à cause des frimas. Le violent à-coup fit choir la clé au sol et précarisa une énorme stalactite suspendue à la gouttière du toit, tout juste enfantée du matin par la vague de froid. Penchée pour ramasser le trousseau, le pieu glacé, fragilisé par le choc, décréta que le moment était venu pour lui de se désolidariser définitivement de la toiture. Ainsi, du plus haut du toit, de tout son élan, la stalactite transperça Odile, dans le dos, à hauteur du cœur. Odile vacilla sans comprendre, les yeux écarquillés, avant de dévaler la pente gelée jusqu'à la rivière.

La stalactite fondit dans la chaleur du corps. Peu après, on retrouva le corps d’Odile dans l'Adour.

Ni Paul, Ni François, ni personne ne l’a assassinée. La nature seule s’en est chargée. Juste du fait d’un hiver trop glacé accouché d’un changement de climat intempestif...

 

Le Houérou du Riou Moulé

Il y a bien longtemps de cela, vivait le houérou. C'était le temps où l'eau n'arrivait pas encore dans les chaumières.

Il fallait aller la chercher à la source, dans des seaux pesants et instables. C'était là le travail, dur, pénible mais indispensable, des jeunes filles.

Celles de Montcaup puisaient l'eau du torrent rugissant et fracassant du Riou Moulé: elles marchaient un grand moment pour y parvenir, le long de ses berges capricieuses, à travers roches et estives.

Elles s'y rendaient à plusieurs pour deviser en chemin et se raconter les légendes du pays... surtout celle du houérou à laquelle, pourtant, tout le monde disait ne pas croire, pensez,

une bête,

haute de trois mètres

ressemblant à un ours, énorme

et qui selon les conteurs, enlevait

les jeunes vierges!

Cette histoire faisait rire les villageois et le houérou n'effrayait personne.

 

*****

Vînt un jour, malgré tout, où une vierge de Montcaup disparut...

Pour les habitants, il était impossible que ce fut le houérou, vu qu'il n'existait pas!

 

Ils accusèrent alors les ours.

« Tuons les tous! » crièrent les hommes.

Dans un tonnerre de coups de fusils et de cris enragés, les ours périrent.

Pas un n'en réchappa. Ce fut un massacre!

 

*****

 

... Mais les jeunes vierges continuèrent à disparaître....

Le houérou devait exister...

Tout ce carnage d'ours pour rien!

 

*****

Les jeunes filles ne voulurent plus aller puiser l'eau au torrent du Riou Moulé.

Leurs frères, quand elles en avaient un, proposèrent de s'y rendre à leur place.

Mais le temps des moissons appela les garçons aux champs.

Le problème devenait plus que sérieux...

Les villageois de Montcaup se réunirent dans l'étable. Tout en trayant les vaches, ils prirent une décision: le père de Guilhaumette, la dernière vierge, irait au torrent du Riou Moulé, avec comme appât, sa fille...

 

*****

Il n'attendît pas longtemps avant que n'apparaisse une silhouette gigantesque, mi-bête, mi-homme, qui s'empressa d'emporter Guilhaumette qui se débattait et hurlait, sous son bras.

Le père les suivit, prêt à intervenir.

 

...Mais le houérou marchait vite...

...beaucoup trop...

Le père de Guilhaumette accéléra le pas. De plus en plus.

En vain.

Le houérou l'avait semé.

 

Hébété par l'angoisse, errant, ne sachant plus quel chemin prendre, il se désespérait:

« ma fille

mon unique fille

dans les mains de ce monstre!

Mon Dieu, qu'ai-je fais?

Je dois les retrouver. »

 

Essayant chaque sentier, le temps passait.

 

*****

 

Le houérou, lui, était arrivé à sa tanière et déjà, avait plongé Guilhaumette dans un bain d'huiles parfumées au chévrefeuille, à la marjolaine et au serpolet.

Bien qu'apeurée, ce traitement lui semblait agréable.

 

...

 

C'est à ce moment que le père de Guilhaumette parvînt à la tanière. Il ne comprenait pas ce qu'il se passait:

Dans un coin sombre,

des dizaines de jeunes filles se languissaient,

le teint pâle,

le regard fixe.

 

...

 

Sous la voûte éclairée d'une seule torche, le père de Guilhaumette reconnut, suspendue par les poignets, enveloppée d'une tunique de mousseline blanche, presque transparente, la fille de la dentelière de Montcaup...

Le houérou lui embrassait le bas du ventre...

Elle respirait fort;

elle aimait ses caresses.

Il passa alors sa grosse main sous la tunique et...

d'un doigt,

la déflora.

 

Quelques gouttelettes de sang tachèrent la mousseline blanche en guise de sceau.

 

Le père de Guilhaumette entendit le houérou annoncer:

« Plus qu'une, maître,

Et je serai immortel et invincible.

J'anéantirai les Hommes pour régner sur ce Monde

et de ces jeunes filles soumises que j'engrosserai,

naîtront mes sujets! »

 

 

Tout devenait clair à présent pour le père de Guilhaumette: sa fille était la dernière vierge nécessaire au houérou pour réaliser son dessein machiavelique. Il devait empêcher absolument qu'il la possède.

« Mais comment faire?

Je suis trop loin du village pour aller chercher de l'aide,

je suis seul! »

« Non »

répondit une voix caverneuse.

« Nous sommes avec toi. »

 

Le père se retourna d'un bond et découvrit les fantomes des ours, massacrés par lui-même et les villageois de Montcaup.

« Comment est-ce possible?» articula-t-il, tremblant.

« Notre mort était injuste.

Si nous décidons de t'aider,

c'est pour te donner des remords,

à toi et aux tiens,

pour avoir commis l'irréparable. »

« Vous ne m'en voulez pas? »

« La rancune est humaine. »

« Vous voulez m'aider par générosité? »

« Par justice . »

« J'accepte avec joie et je fais serment de vous honorer. »

 

La bagarre s'engagea alors...

Face aux fantomes, le houérou ne put rien.

Il tenta pourtant, s'agrippant de toutes ses forces à Guilhaumette.

Mais les ours ne lui laissèrent aucune chance.

 

Son corps fut livré aux aigles.

*****

 

Aujourd'hui les villageois de Montcaup ont élevés une statue à la gloire des ours, sur la place du marché. En guise de remerciements, chaque jeune fille qui se marie lui fait une offrande.

 

La nuit de Noël

« Cher Père-Noël,

J’ai enfin compris pourquoi je ne me sens pas heureux. C’est tout simple ; je ne possède pas tous les jeux du Monde !

Chaque fois que je veux m’amuser, je n’ai pas le bon jouet et cela m’attriste. J’ai tout le temps l’impression qu’il me manque quelque chose.

C’est pourquoi, aujourd’hui, je te demande de m’apporter tous les différents jeux qui existent et même ceux qui ne sont pas encore dans les magasins. Alors je serai le petit garçon le plus heureux du Monde.

Je t’embrasse Père-Noël et à bientôt.

Jérémie »

Enfournant sa lettre dans une enveloppe, d’un coup de langue, Jérémie la cachette. Collant un timbre dans un coin, il la glisse dans la boîte aux lettres.

« Et voilà », pense-t-il en se frottant les mains, « bientôt Noël, c’est génial ».

Attendant le 25 décembre, Jérémie refuse les invitations de ses camarades :

« Allez viens » lui disent-ils.

« Non, non, je n’ai rien pour jouer »

« Ce n’est pas important, on s’inventera des histoires »

« Non, vraiment non, revenez après Noël, tout sera différent ».

Enfin le jour tant attendu arrive.

Jérémie se lève dès que la lumière du jour filtre au travers des volets de sa chambre. Il galope dans tous les sens à la recherche d’un pantalon, d’une paire de chaussettes, d’un pull-over et le voici habillé.

Le cœur en joie, il descend l’escalier et d’un bond se retrouve au pied du sapin tout enguirlandé, où trône un unique cadeau enrubanné.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? » se demande Jérémie, « j’avais commandé tous les jouets du Monde, la maison devrait être remplie de cadeaux jusque dans les moindres recoins ! Le Père-Noël n’a sûrement pas bien compris ! »

« Tu crois ? » lui répond une voix derrière lui.

Jérémie se retourne et découvre un vieux monsieur qui ressemble tout à fait à l’image qu’il s’est toujours faite du Père-Noël.

Les yeux écarquillés, il le regarde: «t’es le Père-Noël ? » « Oui, si tu veux ! »

« Comment ça, si je veux ? »

« Ça dépend si tu y crois ou pas. »

« J’y crois, sinon je ne t’aurais pas écrit ! »

« Tu m’as écrit pour les jouets ou pour la féerie de Noël ? »7

« Qu’est-ce que ça peut faire ! T’es le Père-Noël oui ou non ? »

« C’est toi qui décides. »

« Alors oui, t’es le Père-Noël ! Mais ça ne me dit pas pourquoi tu ne m’as pas apporté tous les jouets du Monde ! »

« Je t’ai apporté la magie de Noël. Ouvre ton cadeau... »

Dénouant, sans élan, le ruban vert pomme qui retient le papier orange, Jérémie dévoile un coffret tout simple, doré, sans aucune inscription.

« Je ne comprends pas Père-Noël » finit-il par dire, déçu, « cette boîte ne ressemble pas à un jeu et je ne vois pas à quoi elle peut me servir ».

« Ouvre-la » suggère doucement le Père-Noël.

Jérémie, sans hâte ni enthousiasme, soulève lentement le couvercle arrondi... Et comme par magie, dans un bruissement d’ailes, une nuée de papillons multicolores et froufroutants s’en échappent, voletant légèrement au travers de la pièce.

Certains ont la forme de sourires joyeux, lumineux, rosés, pastels, éclairant la maison tels des rayons de soleil.

D’autres sont comme des baisers gourmands et viennent embrasser tendrement la joue de Jérémie en y déposant un léger goût de miel dégoulinant.

Il y a aussi ceux qui ressemblent à des cœurs rouge vif, tout frémissants, et qui répandent autour d’eux une senteur de Bonheur en murmurant à l’oreille du jeune garçon : « je t’aime » .

D’autres papillons encore flottent à l’instar des pétales d’une rose, doux comme du velours, parfumés comme les fleurs, légèrement poudrés et respirant le propre un peu comme une savonnette. Ils caressent du bout de leurs ailes le front de Jérémie et font disparaître les soucis.

Quant aux petits derniers sortis du coffret, on dirait des bonbons bondissants, moelleux, acidulés qui sentent la guimauve en éruption, le caramel pétillant, les fruits rouges sautillants ; ils déposent sur les lèvres du garçon des saveurs sucrées qui lui rappellent malgré lui, tout un tas de souvenirs heureux et merveilleux.

Jérémie referme la boîte.

« Cela ne m’intéresse pas. Ce n’est pas du tout ce que je t’ai demandé.Tu trouves cela amusant, toi, des papillons ? Moi je voulais tous les jeux du Monde, tous, tous, TOUS ! » crie Jérémie, furieux.

« Veux-tu que je te raconte l’histoire vraie d’un garçon qui, comme toi voulait tous les jouets du Monde ? »

« Non, ça ne m’intéresse pas non plus. Ça sent la morale à plein nez ! Et ça ne me donnera pas tous les jouets du Monde ! »

« Je vois. Ça ne t’intéresse pas. Alors que faire ? ».

Jérémie hausse les épaules en signe d’indifférence.

Le père-Noël réfléchit un instant puis propose : « Toi, ce que tu veux, ce sont tous les jouets du Monde. Moi, je désire t’offrir une histoire. Alors que dirais-tu que je te raconte mon histoire et que je te donne tous les jouets du Monde aussi ? Est-ce que ça te paraît équitable comme marché ? »

Jérémie regarde attentivement le Père-Noël: «tu te fiches de moi ? »

« Pas du tout. Je te raconte l’histoire et je te donne aussi tous les jouets du Monde. »

« D’accord ! Mais fais vite ! »

« C’est l’histoire d’un enfant que j’ai bien connu. À l’époque, il avait à peu près ton âge. Comme toi, il voulait tous les jouets qui existaient sur terre et même au-delà. Comme toi, il était certain que son bonheur en dépendait. Comme toi, il ne pensait plus qu’à cela.

Un jour, il finit par obtenir ce qu’il désirait : il en eut plein les placards de sa chambre, plein sous son lit et dessus aussi, plein sur les murs, plein au plafond, plein suspendus au lustre, plein dans ses chaussons, plein dedans, plein dehors, plein partout. Pas un seul centimètre carré de sa chambre restait libre. Personne ne pouvait en avoir plus que lui. Il en possédait tant et tant qu’il était même impossible à quiconque de le retrouver au milieu de tous ses jouets, il disparaissait complètement dessous. À tel point que ses camarades pensèrent qu’il avait déménagé puisqu’il n’avait pas répondu lorsqu’ils étaient venus le chercher. Même ses parents croyaient qu’il était parti sans comprendre pourquoi et cela les rendait vraiment tristes.

Au début, l’enfant trouvait cela très bien, car il profitait, lui, tout seul, de son immense richesse, en paix. Sans avoir besoin de partager. Il commençait chacun des jeux sans jamais en finir aucun, tant leur nombre était important.

Il pensait que cela lui prendrait une vie entière et bien plus, pour tous les essayer et cette perspective lui plaisait. Une vie entière à jouer !

Les tonnes de bonbons dont étaient truffés les jouets, le nourrissaient.

Il ne manquait de rien.

Beaucoup de jours passèrent ainsi, coupé de ses parents, coupé de ses amis, coupé de la réalité.

Pourtant, un matin, il voulut montrer ses jouets à ses camarades et aussi à tout le Monde. Cela le rendait très fier de pouvoir en compter autant. Il entreprit donc de sortir de chez lui... Mais très vite, il dut se rendre à l’évidence qu’il ne parvenait plus à rejoindre la porte de sa chambre. Au travers de sa route, tous ses cadeaux entassés pèle-mêle, se dressaient maintenant telle une barricade menaçante. Sûrement que les jouets en avaient assez d’être pris, mélangés puis jetés sans ménagement dans ce capharnaüm invétéré du fait de leur trop grand nombre.

Alors, une mutinerie éclata. Une véritable conspiration s’éleva contre le garçon qui ne respectait rien parce qu’il possédait tout. Sur le dessus du barrage s’amassèrent des soldats en plastique moulé vert kaki, armes aux poings, prêts à attaquer si l’occasion s’en présentait. Suivirent juste derrière des dragons violacés cracheurs de feu, des tyrannosaures aux dents longues assoiffés de sang, des monstres à trois têtes en quête de combats. Puis vinrent les différents personnages des jeux de société, certains en costume trois pièces, bermudas, combinaison de ski, d’autres en robes de mariée, maillot de bain, pyjamas, sortis tout droit de leur boite de carton pour soutenir les premiers rangs de la barricade. Les marionnettes, déchirées pour certaines par la violence des gestes du garçon, vinrent gonfler les rangs. Les voitures radioguidées firent vrombir leurs moteurs et devinrent à leur tour menaçantes. Chapeautant le convoi, les robots géants lançaient en tout sens des éclairs de lumière inquiétants. Le moindre élastique, le moindre cube de bois pouvaient devenir à tout moment une arme redoutable.

Tous les jouets, du plus petit au plus grand, du plus simple au plus compliqué, avaient une bonne raison d’en vouloir à l’enfant qui fit plusieurs tentatives pour s’échapper de ce guet-apens. Il tenta vainement vingt fois, cent fois, mille fois de gagner la porte de sa chambre. Sans succès. Il était bel et bien prisonnier de millions de milliers de jouets.

Alors de panique et de désespoir, lançant un virulent coup de pied dans le tas bancal, il déstabilisa l’empilement branlant qui s’effondra lourdement sur lui pendant que tous les jouets roulaient les uns sur les autres dans un vacarme de fin du Monde. Chacun se relevant tant bien que mal, dès lors s’engagea une bataille sans merci contre le garçon.

«Vous ne m’aurez pas!» hurla-t-il, «je suis votre maître. C’est moi qui vous ai fait venir, vous devez me satisfaire sinon je vous détruirai tous jusqu’au dernier ! » acheva-t-il dans un monstrueux élan d’orgueil calqué sur les créatures des plus mauvais dessins animés devant lesquels il s’abêtissait souvent pour ne pas avoir à réfléchir.

Le combat fut rude. Il était seul contre tous, frappé, cogné, pincé, piqué, mordu, griffé. Son nez saigna. Son œil droit bleuit. Ses doigts furent tordus. Son ventre martelé de coups. Bientôt, les troupes du premier rang parvinrent à lui attraper les cheveux pour lui immobiliser la tête, puis les robots firent de même avec les pieds. Les dragons attrapèrent des lacets à scoubidous et le ficelèrent. Avec des morceaux de tissu dénichés dans le théâtre de marionnettes, ils le bâillonnèrent. L’amoncellement de jouets lâcha alors un énorme « Hourra » !

« Et maintenant, que lui fait-on ? » demandèrent les personnages des jeux de société.

« Si on se le lançait comme un ballon ? » proposèrent les robots, « Il rebondirait à son tour pareillement à ce qu’il nous a fait ! »

« Oui, œil pour œil, dent pour dent » clamèrent les autres jouets fanatisés par l’ambiance exaltée.

« Vous voulez vraiment lui faire la même chose qu’il nous a fait ? ! » intervint la peluche colipotame, moitié colibri, moitié hippopotame.

« Oui, il l’a bien mérité, c’est notre revanche ! » répondit une autre peluche panthère noire, « c’est tout à fait légitime ! »

« Il y a une différence entre faire du mal légitimement et faire du mal illégalement ? J’ai l’impression qu’il s’est bien assez puni lui-même, regardez-le, il est tout seul maintenant. Il a perdu ses parents et ses amis. Comme un naufragé sur une île déserte ! »

Effectivement, il y avait fort longtemps qu’il n’avait vu âme qui vive, bien trop occupé à son plaisir. Et si cela l’avait satisfait au début, désormais, il s’en inquiétait. De nombreux jours, jusqu’à aujourd’hui, s’étaient suivis sans que quiconque ne se manifesta. Était-il réellement complètement oublié de tous ?

Une colossale peur s’installa subitement dans son ventre et l’enfant se mit à pleurer. D’un pleur authentique qui déchira sa solitude. Des larmes tellement vraies qu’elles émurent les jouets, qui, tout jouet qu’ils étaient, avaient un cœur. Ils le déficelèrent, le débâillonnèrent afin qu’il puisse appeler à l’aide : « Hou hou, je ne trouve plus la porte, venez m’aider, quelqu’un m’entend ? »

Personne ne répondit. Ses cris restaient étouffés sous les monceaux de jouets qui ne parvenaient pas à s’écarter tellement ils étaient nombreux.

Finalement, toute une vie comme cela ne lui paraissait plus aussi idyllique qu’il l’avait cru. Les jouets avaient cessé de l’amuser et même, il les craignait maintenant qu’il connaissait la puissance qu’ils pouvaient développer tous ensemble. Et puis, manger trop de bonbons et rien que des bonbons l’écœuraient en fin de compte.

Il se mit alors à penser à ses parents avec nostalgie, au sourire de son père qui s’émerveillait à chaque instant de le voir grandir, aux baisers dont sa mère l’inondait à toute heure de la journée, simplement parce qu’elle l’aimait. Il y pensa fort, très fort, puis de plus en plus et même tellement qu’il finit par créer entre lui et ses parents un lien d’amour : en fermant les yeux, il imaginait et même, ressentait la chaleur des bras de son père, le parfum et la douceur de sa mère. Et c’est ce lien qui tissa un fil invisible et lui permit de retrouver son chemin au travers de l’encombrement dans lequel il se débattait. Une fois blotti contre son papa et sa maman, il sut que c’était là le vrai bonheur. »

Jérémie reste perplexe. Il trouve pourtant que c’est agréable d’avoir plein de jouets... Il reconnaît cependant que lorsqu’il a du chagrin, seul un câlin lui met du baume au cœur.

« Le bonheur serait aussi simple que cela ? quelques papillons en forme de cœur, de baisers, de sourires, de pétales de rose, de bonbons bondissants, le tout rassemblé dans une boîte dorée ? » résume Jérémie en faisant la moue, « et tous les jouets que je n’ai pas ? ils me manquent ! »

« Crois-tu que l’on puisse dire que quelque chose que nous ne connaissons pas nous manque, ? Des jouets, tu en as, Jérémie. »

« Mais je n’ai rien ! »

« Tu en es sûr ? je connais bien Martin, le nounours que ta maman t’a offert, pour que tu puisses lui raconter chaque soir, tous tes petits secrets. Quelle connivence entre toi et lui et comme vous êtes rigolos tous les deux ensemble. Il y a longtemps qu’il accompagne ta vie, tellement qu’il en est tout râpé. Mais pour rien au Monde tu ne voudrais le perdre. Je me trompe ?

Bien sûr, tu te souviens du train électrique que ton papa a construit et qui t’emporte dans des pays extraordinaires et merveilleux, à chaque tour de circuit.

Je sais que tu as aussi de nombreux crayons de couleur avec lesquels tu dessines tes rêves pour qu’ils se réalisent.

Et tout cela, d’après toi, ce n’est rien ?

À la fin d’une journée, ce que tu gardes au fond de toi, ce sont ces moments avec tes amis où pour un oui, pour un non, vous partez en éclats de rire, sous le regard complice et attendri de ceux qui t’aiment. Des instants précieux qui n’appartiennent qu’à toi, que personne ne peut te voler, car ils sont blottis tout au fond de ton cœur. »

Jérémie baisse la tête. Réfléchit un instant puis... Rouvrant le coffret doré, cette fois-ci, il admire de tous ses yeux les myriades de papillons aux formes de sourires joyeux, de baisers gourmands, de cœurs palpitants, de pétales de rose légers comme un souffle, de bonbons bondissants qui s’envolent en ribambelles. Il sait maintenant qu’il possède là une véritable richesse, celle qui est toute blottit bien au chaud dans le fond de son cœur.

« Merci Père-Noël, pour ce magnifique cadeau... Mais je voudrais quand même te poser une question... Qu’est devenu le petit garçon de ton histoire ? »

« Il a distribué tous ses jouets aux enfants du Monde et il s’est rendu compte que cela lui prodiguait beaucoup de plaisir. »

« Il les a tous donné, tous sans exception ? » « Il en a gardé un. » « Ah oui, et lequel ? » « Un traîneau. »

« Pourquoi ? »

« Pour aider à distribuer les cadeaux la nuit de Noël ! »

Jérémie, bouche bée, le regard étonné, dévisage l’homme à la barbe blanche et au costume vert et tout en bafouillant, il articule :

« ça alors, ce petit garçon, c’était toi ? »

Mais déjà, le vieux monsieur qui ressemble au Père-Noël est reparti pour d’autres destinations, d’autres foyers, pour son plus grand bonheur.