La nuit de Noël

  • Par lesm2
  • Le 21/12/2018
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  • Dans Bonus

« Cher Père-Noël,

J’ai enfin compris pourquoi je ne me sens pas heureux. C’est tout simple ; je ne possède pas tous les jeux du Monde !

Chaque fois que je veux m’amuser, je n’ai pas le bon jouet et cela m’attriste. J’ai tout le temps l’impression qu’il me manque quelque chose.

C’est pourquoi, aujourd’hui, je te demande de m’apporter tous les différents jeux qui existent et même ceux qui ne sont pas encore dans les magasins. Alors je serai le petit garçon le plus heureux du Monde.

Je t’embrasse Père-Noël et à bientôt.

Jérémie »

Enfournant sa lettre dans une enveloppe, d’un coup de langue, Jérémie la cachette. Collant un timbre dans un coin, il la glisse dans la boîte aux lettres.

« Et voilà », pense-t-il en se frottant les mains, « bientôt Noël, c’est génial ».

Attendant le 25 décembre, Jérémie refuse les invitations de ses camarades :

« Allez viens » lui disent-ils.

« Non, non, je n’ai rien pour jouer »

« Ce n’est pas important, on s’inventera des histoires »

« Non, vraiment non, revenez après Noël, tout sera différent ».

Enfin le jour tant attendu arrive.

Jérémie se lève dès que la lumière du jour filtre au travers des volets de sa chambre. Il galope dans tous les sens à la recherche d’un pantalon, d’une paire de chaussettes, d’un pull-over et le voici habillé.

Le cœur en joie, il descend l’escalier et d’un bond se retrouve au pied du sapin tout enguirlandé, où trône un unique cadeau enrubanné.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? » se demande Jérémie, « j’avais commandé tous les jouets du Monde, la maison devrait être remplie de cadeaux jusque dans les moindres recoins ! Le Père-Noël n’a sûrement pas bien compris ! »

« Tu crois ? » lui répond une voix derrière lui.

Jérémie se retourne et découvre un vieux monsieur qui ressemble tout à fait à l’image qu’il s’est toujours faite du Père-Noël.

Les yeux écarquillés, il le regarde: «t’es le Père-Noël ? » « Oui, si tu veux ! »

« Comment ça, si je veux ? »

« Ça dépend si tu y crois ou pas. »

« J’y crois, sinon je ne t’aurais pas écrit ! »

« Tu m’as écrit pour les jouets ou pour la féerie de Noël ? »7

« Qu’est-ce que ça peut faire ! T’es le Père-Noël oui ou non ? »

« C’est toi qui décides. »

« Alors oui, t’es le Père-Noël ! Mais ça ne me dit pas pourquoi tu ne m’as pas apporté tous les jouets du Monde ! »

« Je t’ai apporté la magie de Noël. Ouvre ton cadeau... »

Dénouant, sans élan, le ruban vert pomme qui retient le papier orange, Jérémie dévoile un coffret tout simple, doré, sans aucune inscription.

« Je ne comprends pas Père-Noël » finit-il par dire, déçu, « cette boîte ne ressemble pas à un jeu et je ne vois pas à quoi elle peut me servir ».

« Ouvre-la » suggère doucement le Père-Noël.

Jérémie, sans hâte ni enthousiasme, soulève lentement le couvercle arrondi... Et comme par magie, dans un bruissement d’ailes, une nuée de papillons multicolores et froufroutants s’en échappent, voletant légèrement au travers de la pièce.

Certains ont la forme de sourires joyeux, lumineux, rosés, pastels, éclairant la maison tels des rayons de soleil.

D’autres sont comme des baisers gourmands et viennent embrasser tendrement la joue de Jérémie en y déposant un léger goût de miel dégoulinant.

Il y a aussi ceux qui ressemblent à des cœurs rouge vif, tout frémissants, et qui répandent autour d’eux une senteur de Bonheur en murmurant à l’oreille du jeune garçon : « je t’aime » .

D’autres papillons encore flottent à l’instar des pétales d’une rose, doux comme du velours, parfumés comme les fleurs, légèrement poudrés et respirant le propre un peu comme une savonnette. Ils caressent du bout de leurs ailes le front de Jérémie et font disparaître les soucis.

Quant aux petits derniers sortis du coffret, on dirait des bonbons bondissants, moelleux, acidulés qui sentent la guimauve en éruption, le caramel pétillant, les fruits rouges sautillants ; ils déposent sur les lèvres du garçon des saveurs sucrées qui lui rappellent malgré lui, tout un tas de souvenirs heureux et merveilleux.

Jérémie referme la boîte.

« Cela ne m’intéresse pas. Ce n’est pas du tout ce que je t’ai demandé.Tu trouves cela amusant, toi, des papillons ? Moi je voulais tous les jeux du Monde, tous, tous, TOUS ! » crie Jérémie, furieux.

« Veux-tu que je te raconte l’histoire vraie d’un garçon qui, comme toi voulait tous les jouets du Monde ? »

« Non, ça ne m’intéresse pas non plus. Ça sent la morale à plein nez ! Et ça ne me donnera pas tous les jouets du Monde ! »

« Je vois. Ça ne t’intéresse pas. Alors que faire ? ».

Jérémie hausse les épaules en signe d’indifférence.

Le père-Noël réfléchit un instant puis propose : « Toi, ce que tu veux, ce sont tous les jouets du Monde. Moi, je désire t’offrir une histoire. Alors que dirais-tu que je te raconte mon histoire et que je te donne tous les jouets du Monde aussi ? Est-ce que ça te paraît équitable comme marché ? »

Jérémie regarde attentivement le Père-Noël: «tu te fiches de moi ? »

« Pas du tout. Je te raconte l’histoire et je te donne aussi tous les jouets du Monde. »

« D’accord ! Mais fais vite ! »

« C’est l’histoire d’un enfant que j’ai bien connu. À l’époque, il avait à peu près ton âge. Comme toi, il voulait tous les jouets qui existaient sur terre et même au-delà. Comme toi, il était certain que son bonheur en dépendait. Comme toi, il ne pensait plus qu’à cela.

Un jour, il finit par obtenir ce qu’il désirait : il en eut plein les placards de sa chambre, plein sous son lit et dessus aussi, plein sur les murs, plein au plafond, plein suspendus au lustre, plein dans ses chaussons, plein dedans, plein dehors, plein partout. Pas un seul centimètre carré de sa chambre restait libre. Personne ne pouvait en avoir plus que lui. Il en possédait tant et tant qu’il était même impossible à quiconque de le retrouver au milieu de tous ses jouets, il disparaissait complètement dessous. À tel point que ses camarades pensèrent qu’il avait déménagé puisqu’il n’avait pas répondu lorsqu’ils étaient venus le chercher. Même ses parents croyaient qu’il était parti sans comprendre pourquoi et cela les rendait vraiment tristes.

Au début, l’enfant trouvait cela très bien, car il profitait, lui, tout seul, de son immense richesse, en paix. Sans avoir besoin de partager. Il commençait chacun des jeux sans jamais en finir aucun, tant leur nombre était important.

Il pensait que cela lui prendrait une vie entière et bien plus, pour tous les essayer et cette perspective lui plaisait. Une vie entière à jouer !

Les tonnes de bonbons dont étaient truffés les jouets, le nourrissaient.

Il ne manquait de rien.

Beaucoup de jours passèrent ainsi, coupé de ses parents, coupé de ses amis, coupé de la réalité.

Pourtant, un matin, il voulut montrer ses jouets à ses camarades et aussi à tout le Monde. Cela le rendait très fier de pouvoir en compter autant. Il entreprit donc de sortir de chez lui... Mais très vite, il dut se rendre à l’évidence qu’il ne parvenait plus à rejoindre la porte de sa chambre. Au travers de sa route, tous ses cadeaux entassés pèle-mêle, se dressaient maintenant telle une barricade menaçante. Sûrement que les jouets en avaient assez d’être pris, mélangés puis jetés sans ménagement dans ce capharnaüm invétéré du fait de leur trop grand nombre.

Alors, une mutinerie éclata. Une véritable conspiration s’éleva contre le garçon qui ne respectait rien parce qu’il possédait tout. Sur le dessus du barrage s’amassèrent des soldats en plastique moulé vert kaki, armes aux poings, prêts à attaquer si l’occasion s’en présentait. Suivirent juste derrière des dragons violacés cracheurs de feu, des tyrannosaures aux dents longues assoiffés de sang, des monstres à trois têtes en quête de combats. Puis vinrent les différents personnages des jeux de société, certains en costume trois pièces, bermudas, combinaison de ski, d’autres en robes de mariée, maillot de bain, pyjamas, sortis tout droit de leur boite de carton pour soutenir les premiers rangs de la barricade. Les marionnettes, déchirées pour certaines par la violence des gestes du garçon, vinrent gonfler les rangs. Les voitures radioguidées firent vrombir leurs moteurs et devinrent à leur tour menaçantes. Chapeautant le convoi, les robots géants lançaient en tout sens des éclairs de lumière inquiétants. Le moindre élastique, le moindre cube de bois pouvaient devenir à tout moment une arme redoutable.

Tous les jouets, du plus petit au plus grand, du plus simple au plus compliqué, avaient une bonne raison d’en vouloir à l’enfant qui fit plusieurs tentatives pour s’échapper de ce guet-apens. Il tenta vainement vingt fois, cent fois, mille fois de gagner la porte de sa chambre. Sans succès. Il était bel et bien prisonnier de millions de milliers de jouets.

Alors de panique et de désespoir, lançant un virulent coup de pied dans le tas bancal, il déstabilisa l’empilement branlant qui s’effondra lourdement sur lui pendant que tous les jouets roulaient les uns sur les autres dans un vacarme de fin du Monde. Chacun se relevant tant bien que mal, dès lors s’engagea une bataille sans merci contre le garçon.

«Vous ne m’aurez pas!» hurla-t-il, «je suis votre maître. C’est moi qui vous ai fait venir, vous devez me satisfaire sinon je vous détruirai tous jusqu’au dernier ! » acheva-t-il dans un monstrueux élan d’orgueil calqué sur les créatures des plus mauvais dessins animés devant lesquels il s’abêtissait souvent pour ne pas avoir à réfléchir.

Le combat fut rude. Il était seul contre tous, frappé, cogné, pincé, piqué, mordu, griffé. Son nez saigna. Son œil droit bleuit. Ses doigts furent tordus. Son ventre martelé de coups. Bientôt, les troupes du premier rang parvinrent à lui attraper les cheveux pour lui immobiliser la tête, puis les robots firent de même avec les pieds. Les dragons attrapèrent des lacets à scoubidous et le ficelèrent. Avec des morceaux de tissu dénichés dans le théâtre de marionnettes, ils le bâillonnèrent. L’amoncellement de jouets lâcha alors un énorme « Hourra » !

« Et maintenant, que lui fait-on ? » demandèrent les personnages des jeux de société.

« Si on se le lançait comme un ballon ? » proposèrent les robots, « Il rebondirait à son tour pareillement à ce qu’il nous a fait ! »

« Oui, œil pour œil, dent pour dent » clamèrent les autres jouets fanatisés par l’ambiance exaltée.

« Vous voulez vraiment lui faire la même chose qu’il nous a fait ? ! » intervint la peluche colipotame, moitié colibri, moitié hippopotame.

« Oui, il l’a bien mérité, c’est notre revanche ! » répondit une autre peluche panthère noire, « c’est tout à fait légitime ! »

« Il y a une différence entre faire du mal légitimement et faire du mal illégalement ? J’ai l’impression qu’il s’est bien assez puni lui-même, regardez-le, il est tout seul maintenant. Il a perdu ses parents et ses amis. Comme un naufragé sur une île déserte ! »

Effectivement, il y avait fort longtemps qu’il n’avait vu âme qui vive, bien trop occupé à son plaisir. Et si cela l’avait satisfait au début, désormais, il s’en inquiétait. De nombreux jours, jusqu’à aujourd’hui, s’étaient suivis sans que quiconque ne se manifesta. Était-il réellement complètement oublié de tous ?

Une colossale peur s’installa subitement dans son ventre et l’enfant se mit à pleurer. D’un pleur authentique qui déchira sa solitude. Des larmes tellement vraies qu’elles émurent les jouets, qui, tout jouet qu’ils étaient, avaient un cœur. Ils le déficelèrent, le débâillonnèrent afin qu’il puisse appeler à l’aide : « Hou hou, je ne trouve plus la porte, venez m’aider, quelqu’un m’entend ? »

Personne ne répondit. Ses cris restaient étouffés sous les monceaux de jouets qui ne parvenaient pas à s’écarter tellement ils étaient nombreux.

Finalement, toute une vie comme cela ne lui paraissait plus aussi idyllique qu’il l’avait cru. Les jouets avaient cessé de l’amuser et même, il les craignait maintenant qu’il connaissait la puissance qu’ils pouvaient développer tous ensemble. Et puis, manger trop de bonbons et rien que des bonbons l’écœuraient en fin de compte.

Il se mit alors à penser à ses parents avec nostalgie, au sourire de son père qui s’émerveillait à chaque instant de le voir grandir, aux baisers dont sa mère l’inondait à toute heure de la journée, simplement parce qu’elle l’aimait. Il y pensa fort, très fort, puis de plus en plus et même tellement qu’il finit par créer entre lui et ses parents un lien d’amour : en fermant les yeux, il imaginait et même, ressentait la chaleur des bras de son père, le parfum et la douceur de sa mère. Et c’est ce lien qui tissa un fil invisible et lui permit de retrouver son chemin au travers de l’encombrement dans lequel il se débattait. Une fois blotti contre son papa et sa maman, il sut que c’était là le vrai bonheur. »

Jérémie reste perplexe. Il trouve pourtant que c’est agréable d’avoir plein de jouets... Il reconnaît cependant que lorsqu’il a du chagrin, seul un câlin lui met du baume au cœur.

« Le bonheur serait aussi simple que cela ? quelques papillons en forme de cœur, de baisers, de sourires, de pétales de rose, de bonbons bondissants, le tout rassemblé dans une boîte dorée ? » résume Jérémie en faisant la moue, « et tous les jouets que je n’ai pas ? ils me manquent ! »

« Crois-tu que l’on puisse dire que quelque chose que nous ne connaissons pas nous manque, ? Des jouets, tu en as, Jérémie. »

« Mais je n’ai rien ! »

« Tu en es sûr ? je connais bien Martin, le nounours que ta maman t’a offert, pour que tu puisses lui raconter chaque soir, tous tes petits secrets. Quelle connivence entre toi et lui et comme vous êtes rigolos tous les deux ensemble. Il y a longtemps qu’il accompagne ta vie, tellement qu’il en est tout râpé. Mais pour rien au Monde tu ne voudrais le perdre. Je me trompe ?

Bien sûr, tu te souviens du train électrique que ton papa a construit et qui t’emporte dans des pays extraordinaires et merveilleux, à chaque tour de circuit.

Je sais que tu as aussi de nombreux crayons de couleur avec lesquels tu dessines tes rêves pour qu’ils se réalisent.

Et tout cela, d’après toi, ce n’est rien ?

À la fin d’une journée, ce que tu gardes au fond de toi, ce sont ces moments avec tes amis où pour un oui, pour un non, vous partez en éclats de rire, sous le regard complice et attendri de ceux qui t’aiment. Des instants précieux qui n’appartiennent qu’à toi, que personne ne peut te voler, car ils sont blottis tout au fond de ton cœur. »

Jérémie baisse la tête. Réfléchit un instant puis... Rouvrant le coffret doré, cette fois-ci, il admire de tous ses yeux les myriades de papillons aux formes de sourires joyeux, de baisers gourmands, de cœurs palpitants, de pétales de rose légers comme un souffle, de bonbons bondissants qui s’envolent en ribambelles. Il sait maintenant qu’il possède là une véritable richesse, celle qui est toute blottit bien au chaud dans le fond de son cœur.

« Merci Père-Noël, pour ce magnifique cadeau... Mais je voudrais quand même te poser une question... Qu’est devenu le petit garçon de ton histoire ? »

« Il a distribué tous ses jouets aux enfants du Monde et il s’est rendu compte que cela lui prodiguait beaucoup de plaisir. »

« Il les a tous donné, tous sans exception ? » « Il en a gardé un. » « Ah oui, et lequel ? » « Un traîneau. »

« Pourquoi ? »

« Pour aider à distribuer les cadeaux la nuit de Noël ! »

Jérémie, bouche bée, le regard étonné, dévisage l’homme à la barbe blanche et au costume vert et tout en bafouillant, il articule :

« ça alors, ce petit garçon, c’était toi ? »

Mais déjà, le vieux monsieur qui ressemble au Père-Noël est reparti pour d’autres destinations, d’autres foyers, pour son plus grand bonheur.

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